Retour sur la journée de l’éco-conception numérique du 1er février 2024
La team UX de USERADGENTS a eu le plaisir de participer à cette 2ème “journée de l'éco-conception numérique” organisée par le collectif des Designers Éthiques, à la Maison des Associations et de la Solidarité à Paris. Cette 2ème session a affiché complet, tant pour les conférences que pour les ateliers, et nous en avons retenu beaucoup d'insights et de réflexions partagées pour faire progresser le quotidien de nos métiers.
Un petit rappel avant de commencer :
Selon le label Numérique Responsable, "Le principe d’éco-conception numérique consiste à prendre en compte des aspects écologiques dans la conception de produits ou de services numériques en réduisant leurs impacts environnementaux tout au long de leur cycle de vie". Le RGESN ajoute "L’éco-conception des services numériques n’est pas uniquement une recherche d’optimisation, d’efficience ou de performance mais une réflexion plus globale sur l’usage des technologies."
Les équipes USERADGENTS avaient déjà en 2020 consacré tout un livre blanc au sujet, détaillant les 5 étapes pour concevoir et développer des services digitaux responsables. Toujours d’actualité !
Écologie décoloniale du numérique, obsolescence des logiciels d’apps, gestion de la dette technique, outils de mesure et d’audit, avenir de l’éco-conception… Petit tour d'horizon de tout ce que nous avons pu aborder durant cette journée !
Pour une écologie décoloniale du numérique
La journée a démarré par une présentation choc et un discours très militant de David Agenda Kithoko, réfugié politique en France et originaire de la République Démocratique du Congo.
David Agenda Kithoko est le président fondateur de l’association Génération Lumière. Et au-delà des graphes et des chiffres de l’impact du numérique qui sont en général présentés, c’est une mise en lumière des conséquences dramatiques du numérique en RDC et dans la région des grands lacs africains que David Agenda Kithoko nous a partagée. La RDC est le principal producteur mondial de cobalt (60% de l’offre mondiale). À l’échelle mondiale, c’est aussi la 2ème plus grande forêt du monde après l’Amazonie. Et pour subvenir aux besoins croissants notamment liés au numérique et demain aux véhicules électriques, l’exploitation à outrance du sol a entraîné des millions de morts, d’exilés et des milliers de viols depuis 1997… Ces violences sont perpétrées par des bandes armées qui se battent pour avoir le contrôle de l’exploitation des ressources. L’histoire se répète car, avant l’exploitation des minerais rares, le Congo avait été exploité pour son caoutchouc.
Ceci étant dit, l’objectif de David Agenda Kithoko n’est pas ici de culpabiliser chacun de nous qui sommes accros à nos smartphones, mais plutôt de nous ouvrir les yeux sur le début de la chaîne de production. Ne pas nous contenter de régulations qui donnent bonne conscience mais demander aux fabricants plus de transparence sur la traçabilité des minerais et leurs conditions d’exploitation.
Et concrètement, dans nos pratiques quotidiennes, comment agir ? En faisant durer nos appareils, c'est le premier levier de l’éco-conception !

Perception de l’obsolescence et design de paramètres écologiques
La journée s’est poursuivie par les présentations de recherches et réflexions de deux designers : Léa Monesso et Thomas Thibault.
Léa nous a elle présenté sa recherche sur la perception de l’obsolescence des logiciels par les utilisateurs de smartphone. Grâce à une vingtaine d’entretiens qualitatifs, elle a su cartographier ce qu’elle nomme les “chemins d'obsolescence”. Ces derniers correspondent d’une part aux problèmes que les utilisateurs peuvent rencontrer dans l’utilisation des logiciels de leur smartphone : saturation de stockage, dysfonctionnements de leurs applications qui ne sont pas adaptées aux tailles d’écrans ou encore absence de mises à jour qui bloquent l’utilisation des applications. Autant de frictions qui génèrent un sentiment d’obsolescence et qui poussent les utilisateurs à mettre en place des stratégies pour conserver leur smartphone le plus longtemps possible : tri des données, suppression des apps non utilisées, utilisation du cloud ou d’espace de stockage externe par exemple..
Pour compléter cette réflexion, Thomas nous a présenté différentes solutions pour pallier l’obsolescence, en tant que concepteurs d’applications ou de terminaux. Il nous a exposé l’une de ses idées phares : le paramétrage par défaut sera toujours le plus performant pour l’app ou le smartphone et donc aussi le plus énergivore. Selon lui, si on laisse la main à l’utilisateur dans le paramétrage et qu’on l’accompagne durant l’utilisation, cela peut permettre de réduire la perception d’obsolescence et potentiellement l’obsolescence en elle-même, dans le cas où il sélectionne des paramètres moins gourmands (dark mode, mode économie d’énergie…). Thomas a également abordé d’autres possibilités, comme créer une application éphémère ou une mini app - en gros un extrait moins lourd - pour des services à usages réduits, ou encore de laisser l’utilisateur personnaliser son interface et la façon dont sont placés les boutons de commande pour les adapter à un écran cassé par endroits par exemple.
En tant qu’agence digitale, nous avons notre rôle à jouer dans cette obsolescence en prenant en considération la multiplicité des utilisateurs et de leurs terminaux, pour créer des services utiles, à valeur ajoutée et durables. La démarche commence dès le cadrage en analysant les besoins utilisateurs au même titre que le besoin de la marque et se poursuit tout au long de la communication avec eux, qui se doit d’être la plus transparente possible sur les ressources engagées. Par exemple, en démontrant l’intérêt d’une nouvelle version pour des raisons d’optimisation et de maintenabilité.
Noemi Sponga, UX Designer
La gestion de la dette technique lors de la reprise d’un projet informatique et comment réduire son impact
Avec beaucoup de pédagogie, les développeuses Anaïs Altun & Sandrine Ricardo de la coopérative Pathtech nous ont parlé durant leur conférence de la dette technique, qui correspond à la difficulté à faire évoluer et à corriger un code source non optimisé à la base. C’est un facteur que l’on rencontre souvent lors de la reprise d’un projet.
Que ce soit des erreurs d’architecture, une duplication, du code mort inutilisé ou le non respect des bonnes pratiques et standards techniques, la dette technique peut prendre plusieurs formes qui vont toutes avoir des conséquences directes sur la performance, la sécurité, la maintenabilité et l'évolutivité d’une plateforme, mais aussi sur son impact environnemental.
La dette technique engendre en effet davantage d’utilisation des ressources système, dont les composants & matériaux sont “coûteux” au niveau écologique.
Elle génère également une consommation excessive d’énergie : au niveau du serveur, de la bande-passante (appels réseaux trop nombreux par exemple)...
Enfin, elle impacte les équipes techniques en créant une charge mentale qui peut sembler inutile car elle touche à des sujets sans réelle valeur ajoutée par rapport à leur travail.
Selon les experts de l’agence, la dette technique représente aussi un cercle vicieux car plus il y en a, moins l'on s’attarde sur les problématiques d’évolutions et donc d’optimisation pour réduire le poids de nos productions sur l’environnement par exemple. Il est donc important, comme l’affirme Sandrine Ricardo, de bien évaluer son coût d’entrée sur chaque projet, pour estimer le temps engagé à court terme versus le temps gagné à long terme.
La présence d’une conférence dédiée à la dette technique dans une journée de l’éco-conception démontre qu’un code source mal conçu est un sujet transversal. Pour la gérer, il faudra mettre en place une TMA conséquente au détriment de l’évolution du projet et de l’adoption / du suivi des bonnes pratiques RSE. C’est un peu comme pour une maison : si les fondations de notre service ne sont pas solides et optimisées, il peut sembler illusoire de penser les améliorer. L’éco-conception doit être à la base de toute réflexion lors du cadrage technique d’un projet.
Mathieu Pisonero, CTO
La mesure de l’éco-conception
Du bon usage de la mesure dans l’éco-conception de services numériques
Passons maintenant à l’atelier animé par Youen Chene et Julien Rouzé de BOAVITZA, association pour le partage, la création d’un bien commun en Open data autour de l’éco-conception numérique et qui compte actuellement 300 membres.
Youen et Julien nous ont partagé le mapping des outils disponibles aujourd’hui pour évaluer l’impact d’un site web. Cela passe par la mesure précise de l’impact des terminaux, des serveurs, du code, par la modélisation pour évaluer les émissions de kg eqCO2 (liée à la bande passante, aux plans serveurs, à l’architecture logicielle) et par la performance des sites (via ecoIndex ou Page Speed).
Il en ressort que les français (cocorico !) sont assez en avance et reconnus par le W3C pour proposer de nombreux outils. Mais il en ressort aussi que pour l’instant les outils dédiés à la mesure ou la modélisation de l’impact des applications mobiles sont encore balbutiants. Les principaux outils cités pour les apps :
- ecoCode : permet de repérer les mauvaises pratiques de code en termes d’impact
- e-footprint : permet de modéliser son application, de changer les hypothèses de modélisation pour évaluer les impacts positifs ou négatifs. L’objectif est d’avoir une empreinte carbone modélisée d’un parcours.
À noter donc que ces outils de mesures ou simulations sont encore assez jeunes. Vous pouvez retrouver la liste des outils partagée ici pour vous permettre d’identifier ceux qui sont les plus adaptés à votre projet. Cette liste a été initiée par Benoît Petit (Scaphandre, Hubblo, Boavitza) et Gaël Duez (Podcast Green IO).
Comment démarrer cette démarche sur vos projets ? En mettant en place une gouvernance de la démarche pour fixer les objectifs et suivre les chantiers, et enfin en communiquant sur les gains de performance obtenus. Le premier d’entre eux est financier, dès lors qu’on arrive à faire autant avec moins de ressources.
A l’agence, sur la partie design notamment, nous avons posé dans Figma des “post-its” des bonnes pratiques d’éco-conception, mais aussi d’accessibilité et de privacy, qui servent de garde-fous aux équipes pendant les sprints de conception.
Fabienne Latxague, Lead UX Strategist
Comment automatiser l'évaluation des impacts environnementaux d'un parc de sites web ?
Comment parler d’éco-conception sans parler de l’outil phare, l’Eco-Index. Il est français (proposé par Green-IT), open source, permet d’auditer les sites web et de sensibiliser à l’éco-conception. Durant cet atelier, nous avons d’abord pointé les principales limites de l’outil, à savoir la possibilité d’auditer une seule page à la fois et pas plus de dix par jour. Puis, Vincent Vatelot (en charge du projet) nous a fait entrevoir le “futur” de l’Eco-Index grâce à l'automatisation de l’audit en multipages. Pour ça, nous avons mis les mains dans le code !
Comme pour l’Eco-Index actuel, le résultat est un croisement de données entre le nombre de DOM (la complexité de la page), le nombre de requêtes et le poids des données. On parle de données d’ACV (Analyse de Cycle de Vie, c’est-à-dire l’impact environnemental d’un service). Ces dernières donnent une indication de la performance du site au global, ce qui permet d'avoir une note dite éco-score du site, un peu comme un nutri-score mais version web. Tout est open source et documenté.
Ce genre d’atelier permet d’acquérir des outils concrets pour convaincre et faire avancer les mentalités de nos clients sur les sujets d’éco-conception. Il est important de garder à l’esprit que ces actions sont possibles grâce à la culture de l’open source incarnée ici par Vincent Vatelot. - Noemi Sponga, UX Designer
Faut-il mesurer l’éco-conception et comment ?
Après cette plongée dans les outils de mesure et de simulation, nous avons pris un peu de recul en début d’après-midi via une table ronde qui débattait de la pertinence de la mesure !
Ce que nous en avons retenu, c’est qu’avant la mesure, la place est au challenge des nouveaux services et des applications. En effet, la mesure sert à poser une référence et à optimiser. Or, l’urgence première est de réduire ou renoncer.
Concrètement, la première des questions à se poser lors de la réflexion sur un de vos nouveaux sujets : ce nouveau service est-il souhaitable ? (et comme l’a dit l’un des intervenants “répondre avec le cœur !”).
Ensuite seulement, vient la mesure. Et là encore, la mesure n’est toujours pas une fin en soi. Il s’agit de trouver le juste milieu entre une mesure précise et des ordres de grandeur.
L’objectif avant tout est d’initier une démarche d'éco-conception, de concevoir en ayant conscience que toute création de produits ou services, même numérique, a des impacts environnementaux. Au-delà de la mesure, l'important est de mettre en place des actions pour réduire ces impacts, même si on n’est pas encore capable de mesurer précisément ces initiatives.
Fabienne Latxague, Lead UX Strategist
Eco-conception de sites web publics accessibles
Nathalie Suze, Chef de projet à la Métropole de Grenoble nous a ensuite partagé son retour d’expérience sur la refonte du site de Grenoble Alpes Métropole.
La métropole a souhaité être exemplaire dans sa démarche et cohérente avec les objectifs politiques affichés.
La démarche a consisté à sensibiliser les décideurs, à former l’équipe projet et les prestataires. Les objectifs d’éco-conception et d’accessibilité faisaient pleinement partie du cahier des charges initial.
L’agence web qui a été retenue a été épaulée par les deux experts qui ont accompagné la Métropole tout au long de la démarche : Access42 pour l’accessibilité et GreenIT pour l’éco-conception.
Les grands leviers d’action ont été :
- simplifier le parcours utilisateur
- rationaliser les fonctionnalités, optimiser les développements
- opter pour un design épuré, des images allégées
- éliminer presque toutes les vidéos
- adopter une nouvelle façon d’écrire les contenus, plus simple, plus directe.
- réduire drastiquement le volume de documents pdf à télécharger
Bilan : un site totalement conforme RGAA (le seul de toutes les métropoles françaises !) et qui a publié sa déclaration d’éco-conception.
Le site Grenoble Alpes Métropole montre une fois de plus qu’éco-conception ne rime pas avec “moche”, et qu’au-delà du gain de performance, un des enjeux importants était de rendre le service plus utile pour les citoyens. Le paradoxe est qu’en étant meilleur, il est plus consulté, et donc augmente son empreinte carbone ! C’est bien la preuve que la mesure brute a ses limites. Les bénéfices du nouveau site de la métropole se situent à une échelle plus large, en renforçant notamment la proximité des citoyens avec la collectivité locale.
Fabienne Latxague, Lead UX Strategist
Alors en conclusion, quel avenir pour l’éco-conception ?
La journée s’est terminée par quelques éléments de projection. Aujourd’hui, le marché mûrit, les appels d’offres demandent de l’éco-conception. Le RGESN va évoluer en 2024 avec une nouvelle version faite en collaboration avec l’Ademe et l’Arcep. Mais contrairement à l’accessibilité, l’éco-conception ne bénéficie pas encore d’un cadre légal… L’enjeu principal étant d’allonger la durée de vie des équipements.
L’éco-conception est surtout une porte d’entrée vers d’autres questionnements, qui impliquent de s’interroger sur les usages et les modèles économiques actuels. C’est une façon aussi de dépasser la conception centrée utilisateur pour initier une approche systémique et cartographier les différents impacts d’un service, les possibles interactions et effets rebonds qu’il peut générer (voir aussi notre article UX Days : retour sur la session 2023).
Cette journée a été riche et surtout concrète. Nous pensons chez USERADGENTS que chaque nouveau service ou nouvelle refonte devrait démarrer par une réflexion qui prend un pas de recul sur le produit pour cartographier le système dans lequel il vit. Concrètement, se poser des questions comme : ce service est-il souhaitable ? Quels sont ses impacts directs ou indirects sur son environnement ? Comment peut-on développer davantage les impacts positifs et éliminer dès le départ les potentiels impacts négatifs en se concentrant sur le fonctionnel le plus “à valeur” ? Il faut penser cela non seulement au prisme des utilisateurs, mais aussi de toutes les parties prenantes qui peuvent être concernées par le service. C’est un exercice difficile auquel de nombreux acteurs ne sont pas encore habitués, mais qui, nous en sommes convaincus, va devenir la norme.
Une fois les contours du service définis, il est important de travailler sur la mesure ou la modélisation de ses impacts sur une échelle d’index ou en termes d'équivalent CO2. Cette démarche est nécessairement collaborative : elle associe les experts Produit, Design et Tech qui définissent les parcours à éprouver et les bons outils de test en fonction du sujet.
La démarche d’éco-conception doit devenir un automatisme dans nos métiers. Au-delà de la mesure, il s’agit d’imaginer et de concevoir “en conscience” des services qui ont du sens, qui font du bien, accessibles au plus grand nombre et qui minimisent leur impact environnemental. Merci aux Designers Éthiques de contribuer à changer la donne !




